« La foi dans le parlementarisme, en un gouvernement de discussion, appartient à l’univers de pensée du libéralisme. Elle n’appartient pas à la démocratie. » – Carl Schmitt
Carl Schmitt (1888-1985) reste l’un des penseurs les plus controversés du XXe siècle. Son association avec le régime national-socialiste, bien qu’il ait été écarté en raison de son rapport critique au catholicisme, a longtemps terni sa réputation. Pourtant, il est considéré par Hannah Arendt comme « l’homme le plus significatif dans le domaine du droit constitutionnel et du droit international », et ses réflexions sur la théologie politique, la souveraineté et la dynamique du pouvoir entre amis et ennemis continuent de captiver les esprits. Schmitt demeure une figure fondamentale dans le panorama de la philosophie politique moderne.
L’essence du parliamentarisme
Dans son ouvrage Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus, Carl Schmitt tente de mettre en lumière le cœur du parlementarisme moderne en différenciant des concepts souvent confondus : démocratie et libéralisme. Pour Schmitt, la démocratie n’est qu’une structure organisationnelle, dépourvue de contenu politique réel. Dans sa perspective, des membres de divers courants politiques, des socialistes aux bonapartistes, se sont réclamés, à différentes époques, de la démocratie, bien que la bourgeoisie libérale ait longtemps défendu un suffrage censitaire.
Schmitt note que la démocratie peut prendre différentes formes : elle peut être militariste ou pacifiste, absolutiste ou libérale, centralisée ou décentralisée, progressiste ou réactionnaire. Cette diversité peut surprendre ceux qui soutiennent que démocratie et liberté vont de pair, mais il démontre que la dissociation entre libéralisme et démocratie est nécessaire. Selon lui, le pouvoir du peuple repose sur une notion abstraite: celle du ‘peuple’ lui-même. Ce dernier concept, entraînant des difficultés à définir une volonté générale, connue dans le cadre rousseauiste, rend la démocratie parfois inapplicable et peut, dans certains contextes historiques, se révéler nuisible à ses propres principes de souveraineté.
Les démocrates représentent souvent une minorité, et l’éducation du peuple, au sens schmittien, ne peut être réalisée que par une élite ou une classe aristocratique. De plus, Schmitt affirme que cette phase, où une minorité éduque la majorité, ne constitue pas une contradiction à la démocratie, mais un élément naturel de son développement.
La conception d'une démocratie représentative, qu’il s’agit de distinguer du parlementarisme, s’érige sur un principe de « commission du peuple », c’est-à-dire un groupe représentant les intérêts de la collectivité. Cette représentation, également soumise au débat public, se produit cependant au détriment d’une résolution rapide des problèmes politiques, position pointée du doigt par Schmitt qui considère que ce modèle affaiblit l’essence même de la démocratie.
Le Parlement contre le pouvoir du peuple
L’opposition entre libéralisme et démocratie, évoquée par Schmitt, peut sembler paradoxale pour les contemporains, mais elle est clairement établie dans le passé politique français. Jean-Jacques Chevallier note que démocratie et libéralisme ont eu des implications antithétiques. La première, associée au suffrage universel, était défendue par la gauche radicale et les bonapartistes, tandis que la seconde prônait un suffrage censitaire et le gouvernement par une élite éclairée.
Schmitt estime que l’opposition entre démocratie et parlementarisme découle d’une différence de nature. La démocratie incarne un principe d’homogénéité alors que le parlementarisme reflète une hétérogénéité d’intérêts. Ce dernier, devenu le reflet de représentants parfois plus intéressés par leurs propres agendas que par la volonté générale, constitue, selon lui, un obstacle à une véritable démocratie.
Une alternative, selon Schmitt, pourrait résider dans l’acclamation comme méthode d'expression de la volonté populaire, en contournant le cadre rigide des débats parlementaires. Ainsi, le césarisme, qui privilégie la relation directe entre le chef charismatique et le peuple, pourrait redonner sens à l'unité et à l’homogénéité politique en plaçant directement le pouvoir aux mains d’un leader légitime.
La pensée de Schmitt soulève des questions contemporaines pertinentes sur la nature de la démocratie et la manière dont elle doit s’articuler autour de valeurs comme la liberté individuelle et l’intérêt collectif. Ses idées continuent de résonner et d’inspirer des réflexions sur l'avenir des systèmes politiques modernes.







