Un modèle éditorial rare et précieux
Depuis sa création en 1970, 60 Millions de consommateurs occupe une place singulière dans le paysage médiatique français. Édité par l'Institut national de la consommation (INC), financé par l'État et par ses abonnés, le mensuel se distingue par l'absence totale de publicité, un choix délibéré pour préserver l'indépendance de ses enquêtes et la crédibilité de ses classements.
Ses tests comparatifs, souvent pointus et méthodiques, portent régulièrement un regard sévère sur des produits et services grand public : automobiles, assurances, médicaments, produits alimentaires, matériel électronique. Cette rigueur a fait du titre une référence pour des millions de lecteurs, en particulier parmi les catégories les plus vulnérables — retraités, ménages modestes, consommateurs isolés — qui s'appuient sur ces informations pour arbitrer leurs achats et leurs recours.
Les risques d'une cession au privé
Le projet gouvernemental de céder le magazine à un groupe privé bouleverse ce modèle. À première vue, la privatisation peut sembler une simple réorganisation financière : l'État se désengagerait d'une activité jugée non prioritaire. En réalité, la vente d'un titre public et sans publicité pose une question fondamentale : qui décidera désormais des lignes rouges entre information, influence et rentabilité ?
Un repreneur privé, sous la pression des résultats financiers, pourrait être amené à opérer des choix incompatibles avec la vocation initiale du journal : introduction de publicités, réduction des tests coûteux, partenariats commerciaux ou contenus sponsorisés. Ces changements auraient un effet direct sur la qualité et la neutralité des enquêtes, et donc sur la confiance des lecteurs.
Pourquoi les consommateurs et la société civile s'inquiètent
La perspective d'une privatisation a déclenché une forte mobilisation : associations de consommateurs, équipes du magazine, citoyens et anciens abonnés ont exprimé leurs craintes et signé des pétitions. Au-delà de l'affect, les enjeux sont concrets. Qui financera et garantira des protocoles de tests indépendants ? Comment assurer l'accès à une information fiable pour les publics fragiles ?
Dans un paysage médiatique où le contenu sponsorisé se multiplie et où la confiance dans les médias est mise à mal, perdre une source d'information non commerciale reviendrait à fragiliser un garde-fou utile face aux pratiques commerciales abusives et aux hausses de prix qui pèsent sur le pouvoir d'achat.
Chiffres clés
- Création : 1970
- Effectifs : environ 60 salariés
- Publicité : aucune
- Abonnés en 2024 : ~76 000 (contre 140 000 il y a dix ans)
- Enquêtes produits par an : plus de 100
- Pétition de soutien : plus de 110 000 signatures en un mois
Ces chiffres traduisent à la fois l'importance symbolique du titre et la fragilisation progressive de son modèle financier. Plusieurs observateurs notent que la baisse des abonnements et les contraintes budgétaires publiques créent une tentation politique et administrative de céder des actifs jugés non essentiels.
Reste la question de l'intérêt général : 60 Millions n'est pas qu'un magazine parmi d'autres. C'est un instrument de protection du consommateur, un laboratoire d'enquêtes indépendantes et une voix pédagogique dans un marché souvent opaque. Si la privatisation devait effriter ces fonctions, il serait difficile, voire impossible, de reconstruire un équivalent public offrant le même degré d'impartialité.
Le débat est donc ouvert : faut-il privilégier l'efficience budgétaire à court terme ou préserver une ressource d'information et de contrôle bénéfique à l'ensemble des citoyens ? La réponse déterminera non seulement l'avenir d'un titre, mais aussi la façon dont la démocratie protège les consommateurs face aux logiques commerciales.







