Comment croire les victimes lorsque les agresseurs sont des figures respectées ?

Explorez les défis de la crédibilité des victimes face à des agresseurs respectés.
Comment croire les victimes lorsque les agresseurs sont des figures respectées ?
L’acteur et chanteur français Patrick Bruel, lors d’un festival, en 2021. Une douzaine de plaintes pour violences sexuelles ont été déposées. L’artiste conteste l’ensemble des faits qui lui sont reprochés.

Patrick Bruel se retrouve au centre d'accusations provenant d'une trentaine de femmes, avec une douzaine de plaintes déposées. Comment réagir lorsque les prévenus ne se conforment pas à l'image traditionnelle du "violeur" ?

Face à des hommes admirés ou respectés, le doute peut souvent se porter sur la victime, note Alexane Guérin, chercheuse sur la question. Cela explique en partie pourquoi 90 % des femmes agressées choisissent de ne pas porter plainte.

Depuis près de dix ans, le mouvement #MeToo a mis en lumière les luttes autour de la crédibilité des femmes qui dénoncent des violences sexuelles. Les réactions face à ces dénonciations sont souvent empreintes de formules bien connues : "La présomption d’innocence doit prévaloir" ou "Laissons la justice faire son travail". Ces réponses impliquent l'existence d'une instance neutre capable de déterminer objectivement les faits, faisant du tribunal le lieu privilégié de cette vérité tant attendue.

Cependant, des études sur le traitement judiciaire des viols révèlent que ces dossiers sollicitent très fortement les normes classiques de la preuve. En effet, 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite, illustrant que la majorité des violences sexuelles ont lieu dans l’intimité et sont commises par des hommes connus des victimes, souvent sans recours à la violence physique. Dans ces situations, les preuves matérielles pour établir les faits sont rares, laissant la parole comme seule forme de preuve.

Nous avons du mal à interpréter ces témoignages de manière objective. Les récits sont soumis à une économie de crédibilité qui détermine ce qui semble plausible et ce qui ne l'est pas. Les théories féministes révèlent que certains récits bénéficient d'une confiance initiale, tandis que d'autres sont immédiatement soumis à des soupçons. Les femmes, souvent perçues comme des objets de connaissance plutôt que comme des sujets ayant leur propre réalité, doivent engager une lutte épistémique pour faire entendre leurs expériences.

La crédibilité n'est donc pas distribuée équitablement. Elle est affectée par des hiérarchies sociales et culturelles qui déterminent ce qui constitue un "vrai viol" ou une "vraie victime". Le mouvement #MeToo a certes fait évoluer les mentalités, mais des stéréotypes demeurent : certaines femmes restent suspectes, tandis que certains hommes sont difficilement concevables en tant qu'agresseurs.

Les controverses suscitées par certaines accusations mettent en lumière des défis plus profonds en matière de justice, révélant comment une société attribue la crédibilité devant des récits concurrents de violences sexuelles. Comment peut-on imaginer une justice équitable dans un tel cadre d'inégalités ?

Les victimes de viol face au déficit de crédibilité

La reconnaissance du statut de victime repose sur des critères sociaux restreints : elle n'est accordée que si la personne a agi d'une certaine manière avant, pendant et après l'agression. Cet éthos de "victime idéale" rend suspect tout écart à la norme dominante, générant ainsi un déficit de crédibilité structurel.

Illustrons cela : si une femme déclare avoir été violée par un homme séduisant, rencontré lors d'un rendez-vous, et qu'elle le revoit plusieurs fois, des questions émergent : Pourquoi l'aurait-elle revu ? Pourquoi a-t-elle attendu si longtemps avant de parler ? Ces interrogations, préjudicielles, impliquent déjà une suspicion et tendent à discréditer son récit.

Pourtant, si l'on considère son point de vue, une autre réalité se dessine. Elle pouvait ne pas avoir immédiatement l'attitude ou les ressources pour qualifier ce qu'elle avait vécu comme un viol. Le processus de nommer ce qui lui est arrivé a souvent pris des années.

Le dédain pour son comportement donne lieu à des injustices épistémiques, aggravant son manque de crédibilité, ce qui affecte directement sa capacité à se manifester. En prévoyant le soupçon, de nombreuses victimes choisissent le silence face aux violences subies, retardent leur témoignage, ce qui endosse encore plus le soupçon de manque de crédibilité.

Les excès de crédibilité des agresseurs appréciés

Le déficit de crédibilité des victimes contraste avec l'excès dont bénéficient certains hommes accusés d'agressions, qui peuvent souvent revendiquer que tous les rapports étaient consentis. Ces hommes, qui jouissent d'une bonne réputation sociale et d'un charme indéniable, ne correspondent pas à l'image stéréotypée du "violeur".

Les représentations dominantes continuent de projeter une image d'un délinquant sexuel marginal, mus par une intention criminelle identifiée. Les questionnements perdurent : pourquoi un homme séduisant aurait-il besoin de commettre un viol ? Cette vision fausse du viol renforce l'idée qu'il est causé par un besoin sexuel, alors qu'en réalité, le viol est essentiellement un rapport de pouvoir, impose un contrôle exercé sur la victime.

Tant que l'image du "violeur" sera idéalisée comme une figure stigmatisée, notre économie de crédibilité demeurera inégale.

Vers une justice de témoignage

Face à ces inégalités de crédibilité, la question des témoignages des victimes dans les situations de viol ordinaire se pose avec acuité. Les théories féministes prennent en considération les victimes comme porteuses de "savoirs expérientiels", permettant de rendre intelligibles des expériences souvent mal perçues par les structures dominantes.

Ces récits permettent de déchiffrer des comportements souvent jugés incompréhensibles, comme le fait de maintenir une relation avec l’agresseur ou la difficulté à qualifier les faits. Ils offrent ainsi des ressources pour contrer les mythes et stéréotypes entourant les violences sexuelles.

Repenser ces récits en les libérant de la recherche de preuves matérielles, souvent au cœur du système pénal, est essentiel. Des approches de justice réparatrice proposent des espaces d'écoute et de reconnaissance où les expériences des victimes seront valorisées, favorisant ainsi un dialogue constructif.

Environ 90 % des victimes choisissent de ne pas porter plainte, soulignant l'importance d'espaces où l'écoute est centrale. Cela rappelle que la notion de justice va au-delà des tribunaux : elle s'exerce également dans notre façon de reconnaître et de traiter les récits de violences sexuelles.

Alexane Guérin est l'autrice de Viol ordinaire. Révéler un crime de l'intimité, Éditions du Seuil, 2026.

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