Dans deux rapports récents, le SIPRI et l'ICAN mettent en évidence l'augmentation des dépenses nucléaires et une accélération de la modernisation des arsenaux à l'échelle mondiale, phénomène inédit depuis la fin de la Guerre froide. Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, la France, comme d'autres puissances nucléaires, ajuste également sa posture de dissuasion.
Malgré une baisse apparente du nombre total d'armes nucléaires, l'édification des arsenaux ne faiblit pas. Dans son Yearbook 2026, publié le 8 juin, le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) décrit un monde dans lequel les puissances nucléaires retournent l'arme atomique au cœur de leur stratégie militaire. Le danger réside désormais non seulement dans la quantité d'ogives, mais aussi dans leur modernisation, leur déploiement accru et l’affaiblissement des mécanismes de contrôle.
12 187 ogives nucléaires possédées par neuf États
Selon le SIPRI, janvier 2026 a vu les neuf États nucléaires posséder un total estimé à 12 187 ogives. Parmi celles-ci, 9 745 sont répertoriées comme potentiellement utilisables, tandis que 4 012 sont déjà en position sur des missiles ou des avions. Entre 2 100 et 2 200 bombes conservent un état d'alerte opérationnelle élevée, principalement aux États-Unis et en Russie, mais également en France et au Royaume-Uni dans une moindre mesure.
Ce rapport indique que la tendance observée depuis la fin de la Guerre froide pourrait connaître un retournement. Autrefois, le démantèlement d'anciennes armes compensait les nouveaux déploiements. Toutefois, aujourd'hui, le rythme du désarmement diminue alors que les programmes de modernisation s'intensifient. Les deux géants, la Russie et les États-Unis, détiennent près de 83 % des ogives mondiales, tandis que l’ascension de la Chine modifie progressivement l’équilibre stratégique.
Pékin posséderait actuellement environ 620 ogives et agrandit son arsenal à une vitesse inégalée. Les estimations du SIPRI suggèrent que d'ici la fin de la décennie, la Chine pourrait atteindre un niveau de missiles balistiques intercontinentaux semblable à celui des États-Unis et de la Russie.
Une nouvelle course aux armements nucléaires
L'ICAN (Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires) fournit également des éléments d'analyse sur les dépenses nucléaires. D'après l’organisation, les neuf puissances nucléaires ont dépensé près de 119 milliards de dollars en 2025, marquant une augmentation de 19 % par rapport à l'année précédente. Les États-Unis mènent avec 69,2 milliards de dollars, suivis par la Chine, le Royaume-Uni, et la Russie. Sur une période de cinq ans, les dépenses cumulées pourraient dépasser les 470 milliards de dollars.
Pour l'ICAN, ces chiffres révèlent l'émergence d'une nouvelle course aux armements nucléaires, avec des investissements prévus sur plusieurs décennies. Aux États-Unis, l'effort projeté pour la période 2025-2034 pourrait atteindre environ 1 000 milliards de dollars.
La France modernise son arsenal
La France ne fait pas exception à cette dynamique. Le SIPRI note que la modernisation de la composante océanique, notamment avec le développement du missile M51.3 et des sous-marins nucléaires, se poursuit. Paris planifie aussi la création d'une nouvelle base aérienne, destinée à accueillir deux escadrons de Rafale associés à un futur missile nucléaire hypersonique.
Cela soulève des interrogations sur la capacité de la France à maintenir une dissuasion indépendante tout en répondant aux exigences croisées de l'Europe. Dans un climat d'incertitude stratégique, marqué notamment par la fin du traité New START, plusieurs pays européens cherchent davantage à regarder vers Paris et Londres, les deux principales puissances nucléaires du continent.
De moins en moins de transparence
En mars 2026, Emmanuel Macron a annoncé l'accroissement de l'arsenal français, tout en indiquant que le pays ne communiquerait plus sur la taille de celui-ci. Cette décision s'inscrit dans une tendance plus large de moins de transparence, plus de modernisation et un retour marqué à la logique de dissuasion.
Les rapports du SIPRI et de l’ICAN, convergeant vers un constat inquiétant similaire à celui des temps de la Guerre froide, révèlent que l'armement nucléaire redevient un enjeu central dans le rapport de force mondial. La montée des budgets et des capacités d'armement indique un environnement stratégique de plus en plus instable, où la dissuasion est perçue tant comme un instrument de protection que comme un facteur de tensions additionnelles.







